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Un weekend sur Tera, ou comment j’ai voulu changer la société à coups d’oreilles de chat

Hop, semaine finie. Vendredi soir, le moment parfait pour se procurer de l’alcool. Il est 18h, l’heure d’affluence des soiffards, ceux qui vont dans les bars croisent ceux qui vont faire les courses. L’heure aussi de chercher le sas de décompression hebdomadaire inhérent à une vie en communauté, ce fameux moment où l’on affronte une dernière fois la société avant de se retrancher chez soi et de passer le weekend en calbut à mater des émissions à la con. Mais avant, il faut faire les courses, la bouteille de sauce chinoise et les 2 œufs qui hantent mon garde-manger composent un bien maigre menu et « ça ne me fera pas passer le weekend », comme dirait Amy Winehouse.


Ennemi repéré droit devant

Me voilà en train de sortir du supermarché, les courses du weekend à la main. Un léger sentiment de travail accompli m’envahit alors, furieux paradoxe après avoir passé 30 laborieuses minutes à dépenser de l’argent sans vraiment compter. Fier d’exhiber mes sacs de courses et de montrer aux gens qui croisent mon chemin le brave consommateur que je suis, mon attention est attirée par un gros chat assis sur un banc, dans une position qui rappelle le Sphinx, créature mystique amatrice de QCM malicieux. Voyant là une opportunité de montrer à ce matou les positions de Hengel Defwin sur la place du félin dans la société moderne, je m’apprête à l’insulter et me met en position pour délivrer à l’animal un solide coup de pied dans sa sale petite gueule de con.


Vous avez un (1) nouveau miaou, veuillez taper 2 pour l’effacer

C’est alors qu’au moment précis où je commence ce fameux mouvement de balancier que tous les gens qui ont déjà pris un coup de pied dans les couilles connaissent, que choisit le chat pour se mettre à vibrer et sonner. Interloqué par l’attitude du matou, j’arrête là mon attaque et me demande quelle est la raison de ce bordel de merde de chat qui vibre et qui sonne. Après quelques secondes de réflexion, j’attribue ce singulier comportement soit au développement d’un nouveau mécanisme d’autodéfense, soit au délirium tremens et à mon imminente arrivée au royaume des cinglés, ou aux deux réunis. Puis dans un éclair jaune pâle, je me rappelle qu’il est justement vendredi soir, que je suis sorti du travail à 13h et que j’ai passé 4h au bar avec des collègues à boire « un dernier Ricard pour la route et j’y vais ». C’est à ce moment que je me rappelle qu’à part les chats, les téléphones portables sonnent et vibrent aussi. Oh, un nouveau mail qui m’informe que mon invitation au weekend beta de Tera est arrivée. Je commence à être ivre, et on m’invite à passer le weekend au royaume des chats ? « Je ronronne de plaisir, hahaha » pensais-je alors. Mais l’ai-je vraiment pensé ou l’ai-je dit à voix haute ? Le regard horrifié de la dame en face de moi me fait dire le contraire. Il est temps de rentrer.


Mais y’a pas de chats sur Tera !

C’est ce qu’on va voir. Il est 18h30, j’arrive chez moi en courant, manœuvre facilitée par des années d’entretien physique (c’est faux j’ai transpiré comme un goret), j’ouvre la porte au couple de vieux en bas par respect pour nos aînés (c’est encore faux je les ai poussés et j’ai pris l’ascenseur tout seul), je rentre dans mon laboratoire, j’enlève mon pantalon, et j’installe Tera. Après 2h de téléchargement optique et 4 bières, le launcher du jeu m’informe que tout est prêt. C’est le moment. Bonsoir mesdames et messieurs, bienvenue à la célébration hebdomadaire du weekend. Ce soir toujours aucune attraction, beaucoup d’alcool, de mauvaise foi et d’injustice. N’oubliez pas de vous munir de substances altérant l’esprit, car la semaine a été longue. Très bien, ce petit jingle dans ma tête. Premier verre de whisky bien mérité après 2 heures sans alcool fort, je lance le jeu, une cinématique, pas de chats dans les cinq premières secondes, une histoire chiante à sécher, rien à foutre j’écrase la touche « Echap ». Je choisis un serveur au hasard, et libéré de mon pantalon, je peux enfin me lancer dans ce grand moment d’intimité et de recueillement qu’est la création de personnage.


La grande escroquerie

Après mon après-midi bien entamée niveau liqueur, je passe en revue les différentes races : humain, ouais trop chiant, elfe bof, elfe avec des cornes, elfe avec des écailles, Corinne Thouzelfe, c’est quoi cette arnaq- ooooooohh, mais qu’est-ce que c’est que ça ? Popori ? Une espèce de grosse boule de fourrure débonnaire, avec une tête de chat, putain de merde je veux voir les options de customisation des queues et oreilles, hop j’écrase la touche « sélectionner ». Choisir la classe, maintenant. Ah, le choix est important, il s’agit de mon apparence virtuelle, il ne faut rien prendre à la légère. Allons voir ce qu’en dit le site officiel sur la présentation des classes, mais avant finissons ce premier whisky et servons le deuxième, seconde salve d’une attaque au système digestif en règle. Pendant que le whisky coule au fond de mon verre, je fais une rétrospective des dernières heures et je laisse mon esprit vagabonder. Est-on seuls dans l’univers ? Pourquoi vit-on ? Est-il au final possible que ce chat sonne et vibre ? Tant de questions qui, l’alcool aidant, ne trouvent de réponses que dans des ricanements débiles.


La classe internationale

Bon, qu’est-ce qu- ah oui, la classe, donc. C’est donc après ce deux- ce troisième verre que je décide de franchir le pas et choisir la classe. Des classes il y en a plein, je vais prendre sorcier parce qu’un chat magique c’est un peu un symbole de lutte contre la société de consommation, ça prouve que la plus improbable bestiole peut faire la différence dans la lutte contre l’oppression et le conformisme. Puis, je l’avoue ici, quand vous jouez un chat obèse qui lance des boules de feu, de nouvelles perspectives s’ouvrent à vous. Être un félin magique, c’est un peu s’assurer de passer le Styx en hors-bord, d’être nominé pour la Légion d’Honneur sur Mars, d’avoir une place de parking à Nice, le symbole d’être un Élu. Hein ? Oui oui, sorcier donc.


(Little) Girl Power

Boum, j’arrive dans le jeu, dans une zone qui fait penser à Aion, avec des graphismes inhérents à toutes les productions asiatiques. Préparé à affronter la culture venue du pays de la chirurgie esthétique débridée, me voilà, en 2012, semi-ivre et fumant un cigare depuis 1h10, prêt à affronter un monde qui s’offre à moi, chevalier ivrogne, soldat solitaire d’une armée prête à chanter la vie et à vivre une expérience totale, libérée des carcans de la bien pensée. Dans u- hé, attends une minute, est-ce que je viens de voir passer un personnage qui ressemble à une petite fille de 8 ans, avec des oreilles de lynx et une queue de léopard ? Haha, rien qu’à l’écrire, c’est tellement grotesque que j’en rigole en faisant buller mon verre. Donc l’expéri- sa mère la maudite, je viens de revoir ce personnage, j’en suis persuadé. Je l’ai revu, ou je l’ai rêvé ? Difficile à dire, le Jameson coupé coca développant ma paranoïa. Menons l’enquête.


Le pays des matous

Tiens, un autre Popori. Je m’arrête à sa hauteur, me place devant lui, et j’esquisse quelques gestes de bienséance. Tel un Mickael Vendetta devant un livre sans images, ce dernier m’ignore et retourne tuer ses caribous. Après une prise en main rapide, je me livre au sacro-saint rituel du leveling, on me propose des missions, rien à foutre du texte, suivons plutôt le GPS intégré. Le gameplay est pl- ah mon Dieu, une autre petite fille à oreilles de chat. Elle est devant moi, sautille, s’arrête, probablement pour faire le point sur sa vie ou sur la mienne, puis recommence à sautiller partout. Je veux m’assurer que tout cela est vrai, je me mets devant elle et commence une fastidieuse série d’emotes. La jeune demoiselle s’arrête alors de sautiller, vient à ma hauteur et me gratifie d’une succession de poses sexy et décomplexées. Devant cette situation, je ressens alors un fin filet de transpiration coulant de mon cou et finissant au niveau de l’aine : mon chat rose obèse est en train de flirter avec une petite fille à queue de chat. Qu’est-ce que qui se passe ? Est-ce que l’alcool m’aurait joué un mauvais tour ? Le whisky aurait-il accéléré ses effets ? Serais-je déjà arrivé au bord de la folie ? Mon esprit serait-il en train de vouloir me dire quelque chose ?


Chute libre

Face à l’alcool et à ses effets, chacun réagit différemment : Hemingway a écrit des livres avant de se suicider, Gainsbourg a écrit des chansons avant de vouloir baiser Whitney Houston, Justin Bieber a écrit son nom sur le cul de Selena Gomez et Paul-Loup Sulitzer a fait écrire ses bouquins par les autres. J’ai arrêté de compter les verres, il est trop tard. La nuit est encore jeune, mais la première bouteille commence déjà à afficher un mépris certain, et ce cigare est décidemment interminable. Me voilà donc, humble reporter des temps modernes, devant une situation qui défie les pires cuites adolescentes. Ça a commencé par un félin sonnant et non trébuchant, mais les 5 heures qui se sont écoulées me paraissent 5 mois. Mon personnage est un gros chat rose, et je joue aux côtés de petites filles en tenue légère, d’elfes à la sexualité douteuse et de lézards rocailleux. Serait-ce le climax de ma soirée, le zénith du weekend ? Rien n’est sûr, les reins peuvent à tout moment décider de traiter l’alcool dans mon sang d’une manière expéditive, et la sensation de manque arrivera, inexorable tel la météo après le JT de 20h.


Le temps de la réflexion

Le tournant de la soirée arrive : déjà trop ivre pour continuer à être objectif, pas encore assez bourré pour être dans l’expérience totale. C’est le fameux point de non-retour, le moment où tout bascule, où l’excuse est vérité et le jugement objectif un vague concept moyenâgeux. Je continue mon chemin, tel Ulysse avec les sirènes, l’alcool à la place de la cire. Quelques quêtes plus tard, un constat s’impose : l’univers du jeu me pénètre, le Jameson ayant ouvert les péages de mon esprit, et je commence à éprouver une sensation de bien-être : les chats à deux pattes deviennent communs, la direction artistique du jeu devient un fidèle compagnon de jeu, et je commence à glousser devant la richesse proposée par l’univers. L’approche psyc- putain de Dieu, un groupe de petites filles est devant moi et besogne un monstre probablement Elite. Elles sont là, petites fouines effrontées échappées d’une cour de récréation, affrontant une espèce de crabe ressemblant à Philippe Bouvard avec des pinces. Constatant le cruel manque d’alcool pour faire face à cette sibylline situation, je me ressers un verre et m’accorde un moment de réflexion : ce putain de jeu est-il en train d’agacer mes pensées les plus refoulées, mes sens les plus interdits ? Pourquoi ce spectacle, cette foire du grotesque où les clichés font office de carburant pour le cerveau, m’est délicieusement familier ? Est-ce qu’au final nous ne sommes pas esclaves de nos fantasmes les plus fous, de nos rêves interdits les plus tabous ? Suffit-il de consommer des accélérateurs de cellules nerveuses pour accéder à des univers affranchis de tout interdit ?


Ouais ok coco, mais Tera… c’est comment ?

Qu’est-ce que j’en ai à foutre de Tera ? C’est le sujet de l’article ? Ah, bon. Mais est-ce que c’est intéressant d’écrire un énième test de Tera, en abordant une approche pseudo-objective, avec un brin de prétention et de débilo-professionnalisme éculés ? Il est minuit, la première bouteille de Jameson est par terre, le cigare est à côté, en train de doucement ruiner mon lino, et je commence ardemment la deuxième unité de ce fin breuvage irlandais, avec la certitude d’avoir vécu un moment important. Mais important pour qui ? Et Alors, Tera c’est de la merde ? C’est le jeu du siècle ? La question n’est pas là. Je dirais plutôt que Tera m’a rendu paranoïaque, honteux et coupable. Oui, un peu comme quand vous vous faîtes gauler à la sortie d’un sex-shop avec 3 sacs remplis de courses en croisant vos enfants qui reviennent de manger avec leurs camardes et les professeurs, parce que vous avez plus réfléchi au plaisir annoncé par cette publicité « DILDO3000w » que par la proximité du magasin érotique par rapport à la cantine scolaire.


Dans une société ou le politiquement correct, la bienséance et le conformisme sont les piliers d’une populocratie rampante, la folie, le parti pris et le décalage assumés par Tera dissonent. Mais est-ce qu’au final nous ne sommes pas tous attirés par les interdits ? Jouer une petite fille en minijupe avec des oreilles de lapin, jouer un hamster géant avec des oreilles de chien, jouer un lézard elfique avec une gueule de con, tous ces fantasmes ne sont-ils pas au final que le miroir de Blanche-Neige face à une société psychorigide ? Je n’en sais rien et pour être franc mes pensées sont ailleurs : la simple évocation d’un pays dirigé par des chats me colle une frousse sans limites. Plus d’alcool : le moment de finir cette expérience est définitivement arrivé, merci pour votre lecture, bonne nuit et bonne chance.


Professeur Hengel DefwinSpécialiste en psychologie comportementale et féru de maquettes en poisson cru à ses heures perdues, le Professeur Hengel Defwin vous livre régulièrement ses fines analyses, quand il n’est pas ivre mort en train d’insulter des chats.

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