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The Secret World, ou comment j’ai voulu changer la société secrètement, mais avec les rues blindées de monstres.

Le samedi, c’est spaghetti

Samedi matin, 14h30. Fraîchement sorti de la douche après une nuit de sommeil passée à comploter contre les sociétés secrètes mondiales contrôlant les gouvernements, mon attention est attirée par un message vocal sur mon téléphone : « hey Defwin c’est Pierre, tu devrais tester The Secret World si ton agenda du samedi soir n’est pas trop chargé, tu vas voir c’est génial ! ». Malgré le ton peut-être moqueur, l’allusion à mes samedis soirs pathétiques et les rires étouffés en bruit de fond, cet appel éveille ma curiosité, surtout parce que je ne connais aucun Pierre. Fauteuil, écran, Wikipédia, The Secret World. Hmm blablas « MMO » blablas « Funcom » blablas « incarner un personnage d’une des trois sociétés secrètes »… Tiens tiens, des sociétés secrètes. Un jeu où l’on peut incarner au choix un Illuminati, un Templar ou un Dragon, pourquoi pas ? Puis je décale mes yeux sur la phrase d’avant et je lis « MMO de Funcom ». Et là, tel un Dieudonné devant le Blu-ray de La Vérité Si Je Mens, mon estomac se crispe, mes poumons se vident, mes yeux deviennent vitreux, tout mon organisme rejette en bloc cette monstrueuse information : Funcom a commis un nouveau MMO !

Jamais deux sans trois

Age of Conan c’était bien. Sur le papier en tout cas. Système de jeu full PvP où les guildes sont le centre de la communauté, avec des villages à bâtir, à défendre et des redoutables monstres à vaincre, cuisiné par les créateurs d’Anarchy Online s’il vous plaît. Puis le drame arriva : les gens ont joué au jeu. Alors on ne va pas parler d’Age of Conan ici sinon ils ne vont pas me payer, mais pour résumer, le jeu bourré de promesses est sorti un an trop tôt ; dans un secteur où règne WoW et les autres MMO derrière, autant sortir une Lada en 1923, c’est pareil. Age of Conan a été le jeu des belles promesses transformées en pires tristesses, c’est donc avec étonnement que je constate qu’ils ont persisté dans le domaine du MMO pour, quatre ans après, sortir le même genre de jeu. Le même genre, vraiment ? C’est ce que nous allons voir.

Comment ça marche ?

Première constatation : le téléchargement, à l’instar d’un Jacques Chirac au salon de la vache, est lent. Mais c’est lent, tellement lent que je ne peux pas espérer jouer avant un millénaire, ou plus probablement ce soir. Et ça tombe mal parce que le samedi soir je suis en général occupé à faire plein de choses. Ou en tout cas à attendre que le téléphone sonne pour qu’on m’invite à faire plein de choses. Ou à prétendre faire des choses. C’est donc le moment de préparer cette expérience de journalisme total déjà évoquée ici : il est 16h, l’heure de commencer l’irrigation du cerveau par sirotage d’alcool russe.

3h30 de vodka plus tard

« Et c’est grâce à ce solide plan de conquête du monde par privation de papier toilette que nous asservirons les masses, car les gens, lassés de s’essuyer avec leurs mains, soutiendront d’autres alternatives ! » Mes arguments n’ayant aucune influence sur la vie de cette table de salon, je retourne donc voir le téléchargement de The Secret World, et il semblerait que la chose soit installée et prête à être testée ! Première réjouissance, le jeu se lance proprement en quelques secondes, on me propose une seule faction, et vient ensuite la création de personnage. Première tristesse alors, on a le choix entre des gens moches ou moches, avec des styles vestimentaires dignes d’une émission d’Ardisson. Je fais un grand ténébreux avec lunettes de soleil de maquereau et vêtements « mafia américaine, collection 1967 ». Hop, on commence avec une cinématique bien dégueulasse mais on devine que beaucoup d’effets sont absents, donc on ne va pas juger de la qualité sur une beta (mais c’est quand même hideux à vomir). J’apprends que mon personnage est un genre d’Elu qui découvre ses nouveaux pouvoirs en ruinant son appartement Ikea, puis reçoit la visite d’une call-girl qui lui propose de rejoindre les rangs de sa société secrète en lui remettant une mystérieuse et secrète enveloppe avec un gros logo de la société secrète en travers. Ensuite elle s’en va, probablement pour frapper à d’autres portes au hasard, et remettre ses enveloppes, tel un facteur de la Séduction.

Cinématique, celle qui rit quand on la skip

Bon l’histoire a l’air nulle à chier, je m’en fous totalement, voyons voir le gameplay. On m’introduit dans une phase de tutorial buggée où le challenge est apparemment d’en sortir, ce que je fais. Ah putain, encore une cinématique. Skip, la lessive qui lave plus blanc qu- ah non ça a planté. Je relance le jeu, hop j’apparais au début d’une zone urbaine, s’ensuit un voyage au GPS dans les rues d’une ville modélisée avec un ordinateur soviétique, je découvre les animations de mon personnage et je me rends compte que c’est aussi fluide que faire de la luge sur du gravier. Mention spéciale à l’animation de saut du personnage, croisement improbable entre le début d’envol de Superman et la mort d’un Lemming. Mais trêve de bavardage, j’ai rendez-vous au quartier général des Templars, excusez du peu. Je me dirige donc docilement vers la salle d’entraînement, où je vais pouvoir faire connaissance avec le combat et ses subtilités. Et là, deuxième réjouissance, au milieu des pouvoirs magiques, on peut utiliser des armes conventionnelles comme des flingues, des fusils à pompes ou des fusils d’assaut. Je me ressers un verre de cette délicieuse vodka et allume un cigare : un MMO où l’on peut utiliser autre chose que des épées géantes et des haches de bucheron, enfin une bonne idée en 2012. J’ai donc droit à un tutoriel sur l’utilisation de ces armes. Il est temps d’apprendre à semer la mort.

Et là, c’est le drame.

Le système de combat de The Secret World ressemble au programme de conquête spatiale nord-coréen : on sait ce que c’est, on sait où ça doit aller, et on voit que ça n’y arrive jamais. Le feeling des armes est aussi intuitif qu’une joute de chaises longues, on constate péniblement les gesticulations de son personnage devant les cibles, la plupart des mouvements sont taillés à la serpe et les skills sont aussi excitants qu’une croisière sur la Seine. Je regarde autour de moi les décors, et même là on sent un renoncement assumé, la plupart des textures allant du papier peint des années 50 aux chemises à carreaux des années 90. L’interface est assez propre, quoique confuse par moments, surtout au niveau des objets équipés, bon nombre n’apparaissant par sur le personnage. Bon, ça n’est que le tutoriel, « une simple mise en bouche » comme dirait Loana. Voyons un peu ce qui se passe après.

Pas de niveaux, pas de classes, pas la classe

L’idée de départ de Funcom était donc de proposer un MMO sans niveaux ni classes, où l’on se spécialise dans les armes et skills. Comme Age of Conan à son époque, ça sonne bien sur le papier. Dans la pratique, on se rend compte qu’on nous propose un grind vulgairement caché sans goût ni passion. Alors d’accord, c’est bien de ne pas s’enfermer dans une classe, ça créé une certaine liberté, mais on est toujours dans le carcan du genre. Les quêtes sont fidèles aux cinématiques du début, c’est-à-dire que c’est aussi excitant que Derrick en bullet time, avec un soupçon de scénario débile inhérent aux actioners des années 80. C’est peut-être assumé, ça n’empêche qu’on n’a autant envie de s’intéresser à l’histoire qu’à la conchyliculture dans le bassin d’Arcachon. Et le gameplay ne sauve pas les meubles, bien au contraire, chaque action est pénible à effectuer et on a autant de mal à progresser que le personnage avec ses animations de Playmobil. Tiens je vais me resservir une vodka, pour la peine. The Secret World n’a rien pour lui, ce jeu me fait penser à l’Ecole des Fans, où Patrick Bosso aurait remplacé Jacques Martin et où neuf clones de Nolwenn seraient en compétition.

Et maintenant, sous vos applaudissements…

The Secret World est un jeu pénible. La création de personnage est pénible, la prise en main est pénible, les combats sont pénibles, les quêtes sont pénibles, on se rend compte que jouer à ce jeu est encore plus chiant que d’aller bosser, le salaire en moins. « Mais c’est une beta, tout va s’arranger ! » Sauf que le jeu sort dans un mois. Oui, un mois. Funcom ne déroge donc pas à la règle, la boîte norvégienne se contentant de sortir un MMO avec des bonnes idées mais avec un an de développement en moins. Et je n’ose même pas penser tester un jeu comme ça à jeun, où les grognements auraient remplacé les gloussements, où l’ennui profond aurait remplacé l’excitation de la découverte. Quand un jeu aussi mal fait sort, on a tendance à crier au scandale, à hurler à la gabegie. Puis on repense au développeur, et on voit que c’est son image de marque depuis des années. Depuis Age of Conan en 2008, l’entreprise a produit deux jeux Facebook, et The Secret World. Ça en dit long.

Et tout ça un samedi soir ?

Le samedi soir à la maison est un moment privilégié pour certaines personnes ; trop jeunes pour faire des Scrabble en matant un Barnaby, trop vieux pour sortir en boîte craquer 200 EUR pour 4 whiskies, ce climax de la semaine est en général le moment de détente privilégié par les jeunes adultes pour évacuer une dure semaine de travail. Sauf qu’avec The Secret World, on est instantanément replongés dans l’univers du travail à cet âge ; c’est laborieux, c’est barbant et ça ne présente aucun intérêt personnel à court terme. Dans une société où le médiocre et la force de vente dominent nos instincts les plus vils, The Secret World trouvera certainement chaussure à son pied tel une Cendrillon boiteuse habillée en fuseau avec un sweat taille XL et des Converse. Tout comme un Mickael Vendetta fuyant le fisc français au lendemain de l’élection d’un socialiste à la tête de l’Etat avant de se rendre compte qu’un Codevi et deux bagnoles ne constituent pas une grande richesse personnelle, The Secret World cherche en permanence sa place dans un créneau ultra concurrentiel. Et dans sa course au fric, Funcom a oublié l’essentiel : le fun. Mais après tout, c’est quoi le fun ? Pourquoi dans les MMO d’aujourd’hui le fun n’existe plus ? Peut-être parce que de nos jours le fun n’est qu’un argument de vente, un leitmotiv inventé par des publicitaires pour nous vendre des jeux ? C’est un peu un des tabous du jeu vidéo en 2012 : jouer pour s’occuper, ou jouer pour s’amuser ? Bonne nuit, et bonne chance.


Professeur Hengel DefwinSpécialiste en psychologie comportementale et féru de maquettes en poisson cru à ses heures perdues, le Professeur Hengel Defwin vous livre régulièrement ses fines analyses, quand il n’est pas ivre mort en train d’insulter des chats.

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