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EA Gate – Les gros éditeurs du jeu vidéo ont-ils réellement besoin des microtransactions ?

On ne cesse d’en parler depuis la sortie de Star Wars Battlefront II : les fameuses loot boxes ont déchaîné les passions de par la façon dont elles ont été utilisées par Electronic Arts. Il y a quelques jours, un analyste financier signalait que les joueurs ne payaient pas assez pour leur média chéri – vu le plaisir qu’ils en retirent, ils devraient s’estimer chanceux et la fermer, donc. Mais dans les faits, on constate que les éditeurs sont loin, très loin d’avoir besoin de microtransactions ou même d’augmenter les prix des jeux.

Qu’est-ce qu’un cynique ? C’est un homme qui connaît le prix de tout et la valeur de rien – Oscar Wilde

Un jeu vidéo coûte cher à produire, c’est un fait. Les éditeurs ne sont pas prompts à divulguer ce genre de chiffres, mais on peut tout de même en dégager quelques-uns : pas loin de 250 millions de dollars pour un GTA V ou un Call of Duty: Modern Warfare 2. La Tribune rapportait fin 2014 un budget total moyen de 88,4 millions de dollars (34 millions pour le développement, 88,4 pour la commercialisation, incluant la publicité, le marketing…). Les coûts grimpant sans cesse, on peut postuler que ce chiffre est aujourd’hui supérieur, sans pouvoir toutefois affirmer dans quelle mesure.

D’autre part, il faut garder à l’esprit qu’un développement de jeu vidéo prend en moyenne entre 3 et 5 ans, ce qui veut dire point de retour sur investissement durant cette période. Il faut malgré tout pondérer : comme n’importe quelle entreprise, un éditeur de jeux vidéo a plusieurs projets sous le coude et tout l’intérêt d’avoir un calendrier de sorties est d’amortir les coûts et de faire des profits via d’autres licences lorsqu’un titre est un cours d’élaboration. Ainsi, si Far Cry 5 ne sort qu’en février prochain et ne rapporte donc rien pour le moment (et encore, étant donné qu’il s’agit d’une série, la sortie d’un nouvel opus signifie l’achat du ou des précédents par le public qui n’y a pas touché jusqu’ici, dans une certaine mesure), les ventes d’Assassin’s Creed Origins battent leur plein, ayant dépassé celles d’Assassin’s Creed Unity de 100% sur la base de 10 jours de vente.

L’analyste financier cité en introduction, M. Evan Wingren (qui, au passage, est coupable de ce que l’on appelle un « conflit d’intérêt »), présente une vision typique de sa profession : tout est question de rentabilité et surtout de maximisation des revenus. La citation de ce bon vieux Oscar Wilde lui va donc comme un gant. Les gens ne sont pas des humains, il s’agit de bétail à traire jusqu’à la dernière goutte, des pouvoirs d’achat sur pattes. Concrètement, cette vision est la suivante : payer 70€ pour un jeu console qui peut être pratiqué pendant une durée potentiellement longue, c’est comme acheter un appart’ pour 1000 balles. Si l’on parle d’un titre multijoueur, tablons par exemple sur 150h de jeu, ça revient à 0,47€ l’heure de jeu (0,25€ sur PC). Oui sauf que cette vision est non seulement radicalement cynique mais en plus désespérément ridicule : quid de ceux qui ne vont pas aimer et passer 1 heure, au plus, sur le jeu ? Par ailleurs, le jeu vidéo appartient au domaine culturel avant tout, ainsi la culture doit-elle être considérée de la même manière qu’un bien tel qu’un meuble ou une tranche de jambon ? Bien sûr que non.

Moi, à une époque, je voulais faire vœu de pauvreté (…) Mais avec le pognon que j’rentrais, j’arrivais pas à concilier les deux

Il convient de poser un état de fait : le prix des jeux vidéo est fixe depuis des décennies ; les coûts, eux, augmentent. En toute logique, les éditeurs devraient donc, à l’heure actuelle, être au bord de l’anémie, l’hémorragie devenant insoutenable.

Non ?

Non.

Car il ne faut pas oublier que le jeu vidéo n’a jamais été aussi porteur : son public n’a de cesse de grandir – le jeu vidéo est devenu ces dernières années le premier média culturel consommé dans le monde. Par conséquent, cela signifie revenus supplémentaires… et substantiels. Comme rapporté dans un très bon article de Canard PC, les actions des grands éditeurs n’ont de cesse de grimper d’année en année, signe d’une excellente santé financière et de résultats qui le sont tout autant. Ainsi, dans le cadre de notre petit jeu « amuse-toi avec la bourse et surtout celle des grands éditeurs », voici les courbes d’évolution de valeur des actions EAActivision BlizzardUbisoft :

courbes d'évolution des prix des actions EA Activision Blizzard Ubisoft

Prenons l’évolution sur 5 ans, Electronic Arts a vu son action grimper de 14,81$ à 113,20$ (avant la polémique Battlefront II) : +664,35%. Pour Activision Blizzard, on en était à 11,46$ en 2012, pour 65,14$ en 2017, soit une évolution de +468,41%. Et enfin l’action Ubisoft profite de la plus grosse augmentation en passant de 7,71$ à 68,82$, donc +792,61% sur la même période.

pourcentages d'évolution de la valeurs des actions Ubisoft, EA et Activision Blizzard, sous forme de graphique

Et pour vous prouver que tout va bien, il suffit de consulter les rapports financiers annuels des trois entreprises (Electronic Arts, Activision Blizzard et Ubisoft). Ces documents révèlent non seulement que tout va bien côté thunes pour ces éditeurs, mais qu’en plus les profits sont largement au rendez-vous ! Mention spéciale à Ubisoft qui réussit à engranger de plus en plus d’argent en maintenant des coûts relativement similaires en 2017 par rapport à 2016 (à noter qu’il est question d’année fiscale allant de mars à mars). Le résultat d’exploitation est utilisé dans les milieux financiers pour déterminer la qualité de la gestion d’une entreprise : plus ce chiffre est élevé, plus les revenus déduits des dépenses (recherche & développement, marketing, distribution…) sont importants. Ubisoft fait un bond de 40% en une année en ne dépensant pratiquement pas plus.

Je t’aime, pognon

Mais là où les choses sont intéressantes, c’est au niveau du profit. Pour information, le profit, c’est ce qu’il reste à la fin ; c’est ce qu’une entreprise gagne réellement pour elle, une fois les coûts ainsi que les taxes et impôts payés. Une entreprise qui va mal fait un profit minime, voire pas de profit du tout, ce qui revient essentiellement à perdre de l’argent (si l’on dépense plus que l’on récupère, logique).

Donc quand on nous dit que les joueurs ne paient pas assez cher leur loisir, c’est bien que les entreprises qui produisent les jeux vidéo sont dans la détresse financière ? Eh bien non, pas du tout. Je vous renvoie donc à la vision complètement cynique et erronée de l’analyste financier qui bouffe à tous les râteliers. Concrètement, les profits des trois entreprises citées sont juteux :

  • Ubisoft (2016/2017) : 174,3 millions d’euros de profit (soit environ 26% d’augmentation par rapport à la période précédente)
  • Electronic Arts (2016/2017) : 967 millions de dollars de profit – soit environ 814 millions d’euros (en légère baisse par rapport à l’année précédente, mais + 886,73% depuis 2013)
  • Activision Blizzard (01/01 au 31/12 2016) : 966 millions de dollars de profit (chute en 2014, hausse constante depuis)

Il est très compliqué de déterminer la portion des revenus apportée par les microtransactions. Nous savons simplement que celle-ci est en constante augmentation. Même chose : impossible de départager les microtransactions à visée cosmétique de celles qui apportent des changements ou ajouts au gameplay en lui-même. Mais dans les faits, l’industrie du jeu vidéo ne s’est jamais mieux portée financièrement parlant et n’a jamais été dans la détresse au fil des années, ce qui n’est pas le cas du milieu de l’édition littéraire par exemple. Tout en sachant que la ligne est parfois obscure entre DLC et microtransaction… toutes les microtransactions ou presque sont techniquement des DLC, mais la réciproque n’est pas valable. Il serait nécessaire d’avoir des outils de mesure plus précis les concernant. Mais de tels scores financiers, s’ils sont influencés par cette pratique, sont à l’évidence loin d’être dans le rouge sans elle. Et il est bien ici question de distinguer MTX pure et dure et DLC.

D’autant que, dans tous les cas, le public gaming continue de grandir et le budge accordé aux jeux vidéo par les ménages en fait autant, donc quand on vous dit que les microtransactions sont indispensables pour que les gros éditeurs rentabilisent, c’est au mieux des conneries, au pire de la manipulation.

7 commentaires
  • valiguard ~ Le 25 novembre 2017 à 09:16

    Merci pour cet excellent article qui remet bien les choses en place.

  • dreik ~ Le 25 novembre 2017 à 13:31

    Me concernant, cet article ne fait que prêcher un convaincu, mais je ne suis jamais contre une bonne petite piqure de rappel, alors merci !

    Ceci étant dit, on pointe du doigt ea, dont à mon avis, la plus grande faute ici, c’est d’être bien moins subtile que les autres, lorsqu’il s’agit d’enfler le consommateur, mais aussi, et peut-être surtout d’avoir toucher en mal à une licence qui est une sorte de vache sacrée pour pas mal de monde, mais en ce qui me concerne je n’oublie pas non plus Ubisoft (et en particulier For honor qui par certains aspects était proprement scandaleux lui aussi, et dont je me rappelle qu’à sa sortie, tu pouvais acheter de l’acier, avec ta CB, ce qui te permettait ensuite d’acheter des lootbox contenant notamment de l’équipement et des armes te donnant des avantages certains, en dominion).

    M’est d’avis que la prédation est une tendance de fond chez les grands éditeurs de jv, j’estime qu’elle a commencé sérieusement avec les tarifs de la démat, une forme de distribution qui, prive le consommateur de ses droits fondamentaux, pourtant garantis par l’art. 544 du Code civil (usus, fructus, abusus) ainsi que par l’art. L.122-3-1 du Code de la propriété intellectuelle, relatif à l’épuisement du droit de distribution, propre aux logiciels/jeux vidéo, vendus sous forme de format physique (CD/DVD/BR, etc.) et ce sans aucune contrepartie en retour.

    On peut aussi s’interroger sur le fait que, sans boutique à acheter ou à louer, sans vendeurs à rémunérer, sans support physique à fabriquer, avec des coûts de transport et des prix de stockage moindres, d’autant plus que, tout comme avec la fraude fiscale (entendez par là optimisation fiscale #FoutageDeGueule), ces grands financiers du jv n’hésitent pas à externaliser ce processus, dans des pays à bas coût et/ou à la fiscalité très avantageuse, afin d’accroitre leurs profits.

    Ajoutez à tout cela, l’absence de concurrence pour l’espace occupé par les différents produits sur les linéaires, et la conclusion s’impose d’elle-même, à savoir que les prix des versions dématérialisées devraient être largement inférieurs à leurs prix actuels, et à plus forte raison à leurs équivalents physiques.

    Pour justifier cette escroquerie, l’un des chantres de l’entubage en règle, j’ai nommé le sieur Guillmot, jamais avare d’un bon mot lorsqu’il s’agit de prendre le consommateur pour un con, nous explique que c’est parce qu’un jeu vidéo coûte cher à produire, sans parler des serveurs à entretenir, tousssa tousssa quoi ! #ZavezPasUneTitePieceCpourManger

    Aussi rien ne justifie à mes yeux, les DLC bidons (lorsqu’ils n’ont pour seul but que de racketter le consommateur), et encore moins les microtransactions, un modèle d’affaire pensé et issu du f2p, et qui n’a donc strictement rien à faire dans un P2P à 60 ou 70 (même à titre cosmétique). #LesConCaOseTout…

    Enfin si en fait, il y a une et une seule justification à tout cela, c’est que tout simplement une bonne partie des grands acteurs de l’industrie du JV, sont d’un cynisme et d’une cupidité sans bornes, et que tant que le consommateur se comportera comme un idiot utile, il continuera à se faire rouler dans la farine, toujours un peu plus, une fuite en avant qui me laisse penser que la suite logique est peut-être à chercher dans ce dont on parle depuis longtemps, à savoir de la pub temps réel (grâce à la connectivité) et du placement de produits ad nauseam.

    On dit que l’on a les politiques que l’on mérite, c’est une formule que l’on peut décliner à l’envie, aussi et pour terminer je poserai cette simple question: « Ne serait-ce pas aussi la même chose pour le jv ? ».

  • hexen ~ Le 25 novembre 2017 à 15:40

    Merci @valiguard et @dreik ! Ma foi ton commentaire tape dans le mille dreik ! La seule sanction valable pour les éditeurs est la sanction économique de toute manière. Il n’y a qu’à voir le nombre d’épisodes d’Assassin’s Creed au rabais auxquels on a eu droit… Ubi aurait probablement continué si les ventes n’avaient pas chuté. Ça a été long, mais les fans ont fini par se lasser et là BIM ! « Bah finalement pour le prochain AC on va prendre 2 ans ». Ça fait depuis les années 2000 que l’industrie du jeu vidéo a pris un sale tournant, et EA avait déjà fait sensation dans la cour des DLC à l’époque… Tant que ça passe, on pousse plus loin. Globalement, la suprématie du profit entraine également la diminution drastique de la prise de risque et donc de l’originalité… comme je le signalais dans mon test AC Origins, tout se ressemble plus ou moins (toutes proportions gardées). Heureusement, tout n’est pas noir, le crowdfunding a permis le retour de genres délaissés et pourtant adorés (au grand étonnement d’un paquet d’éditeurs) ainsi que celui de la prise de risque (voir notre interview de Swen Vincke de Larian Studios).

  • dreik ~ Le 25 novembre 2017 à 17:08

    C’est clair !

    Il fut un temps où l’on disait le consommateur roi, le problème dorénavant c’est que notre société endoctrine les gens avec l’idée que pour exister il faut consommer matin, midi et soir.

    Dans de telles conditions je crois que l’espoir de voir émerger un consommateur dit « responsable et/ou militant » avec une vision du jeu vidéo qui soit donnant/donnant relève de la douce illusion, et pourtant l’exemple d’ea prouve que lorsque les joueurs/consommateurs s’unissent, ils font plier, même le plus avide des margoulins !

    Pour ce qui d’ACO, je dois faire partie des rares joueurs à ne pas comprendre la hype autour de ce jeu, j’ai dû jouer 5h, et la manette m’est définitivement tombée des mains.

    Alors certes le jeu a des qualités indéniables, mais ce sentiment de déjà vu, cette médiocrité scénaristique, notamment dans les quêtes secondaires que j’ai pu faire (va tuer le vilain capitaine, va trouver la fille planquée dans un puit, oh zut de zut j’ai perdu mon livre sauras-tu le retrouver ?!) font que j’en suis arrivé à la conclusion que cette licence n’est clairement plus faite pour moi.

    Je vois déjà venir les esprits chagrins, qui ne manqueront pas de me dire que 5h, ce n’est pas suffisant pour avoir un avis objectif, afin de les faire taire, je leur rappellerai qu’un avis est rarement objectif, car il est dépendant du ressenti de chacun, c’est d’ailleurs ce qui fait que quelqu’un qui n’aime pas le chou de bruxelle, dès la première bouchée, n’a pas besoin d’en manger 1 kilo, pour être vraiment crédible, et que donc, mon avis/ressenti à moi, c’est qu’un jeu dont tu te lasses au bout de seulement 5h, ce n’est pas un bon jeu.

    Pour ma part, j’en suis arrivé a être tellement blasés par ces Triples-A, trop souvent insipides, et de plus en plus souvent maintenant, pétris de mécanismes qui n’ont pour seule finalité que celle de racketer le consommateur, que mon temps de jeu se réparti essentiellement sur du jeu indé, qui certes n’est pas exempt de défauts et de reproches lui aussi, mais qui, pour faire une analogie avec l’alimentaire, me donne le sentiment d’être un peu plus BIO, et aussi plus sain pour le consommateur/joueur que je suis. ^^

    Quant au financement participatif, pour moi c’est terminé, trop d’abus, de dérives, et surtout aucune protection du consommateur (arnaqué 3 fois sur kickstarter, 1 fois sur ululle, sans aucun remboursement possible et une autre fois avec star citizen pour lequel j’ai tout de même réussi à me faire rembourser, après 1 mois d’échanges mails et de renâclement , et la menace d’un signalement à la DGCCRF).

    Tant qu’il n’y aura pas une véritable protection juridique du consommateur (qui aujourd’hui est dans la position de: « Les promesses n’engagent que celui qui y croit »), contre les escrocs, qui ne manquent, pas hélas, je n’y reviendrais plus, j’étais pourtant plein d’espoir et d’entrain, lorsque je m’y suis aventuré avec wasteland 2 notamment.

    P.S. Je n’ai pas pu lire l’article de CPC que tu donnes dans ton article, car il est réservé aux abonnés (dommage qu’on ne puisse pas payer à l’article comme sur d’autres sites).

  • gvyop ~ Le 28 novembre 2017 à 00:22

    les riches ont ils besoin d’être plus riches ?
    Ben c’est comme de voter en France quoi, les bisounours sont toujours prêt a acheter, leur anus est tellement élastique…

  • desmeon ~ Le 29 novembre 2017 à 21:38

    Tout à fait d’accord avec l’auteur et son article, d’ailleurs je trouve que les micro-transactions ne sont que directement l’étape suivante des DLC et je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi la masse a attendu tant de temps pour râler, alors qu’elle aurait du le faire dès l’apparition des DLC !
    Biensûr, il faut dire que, comme le dit l’auteur, les DLC sont des micro-transactions plus ou moins bien cachées dont la masse ne se rend pas compte… (Ici, je ne parle pas des « extensions » vraies suites de certains jeux).

    « Ils » sont toujours pleins aux as, ils ont réussi à retourner complètement le système commercial à leur avantage, surtout depuis la dématérialisation où ils ont carrément empêché la revente et le reste…
    La machine capitalo-libérale est allé depuis bien longtemps trop loin et il est temps qu’on mette un énorme frein à tout cela et qu’on rende leur pouvoir aux consommateurs car ces derniers ont quasi tout perdu depuis la dématérialisation (en succombant à la practicité entre autre, ils ont vendu tous leur âme au diablo capitalo-libéral ! et donc, par la même occasion, perdu leurs libertés individuelles).

  • Senshee ~ Le 1 décembre 2017 à 12:13

    Super article, merci de ce partage ! =)