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Prendre une franchise en cours, c’est toujours délicat ; on a l’impression d’arriver après la guerre, ou de sortir avec une fille déjà enceinte. Diablo 3 est un peu pareil pour quelqu’un n’ayant jamais joué aux opus précédents : on a tendance à l’aborder comme un jeu unique, pur produit de Blizzard en 2012, alors que le jeu est la suite de Diablo et Diablo 2, et traîne derrière lui un lourd héritage, comme un pitbull attaché à une grue. Les gens l’attendaient depuis 10 ans. Les autres le guettaient depuis un moment. Diablo 3 est sorti il y a maintenant 15 jours, l’heure est venue de faire le bilan.

L’erreur 37, ou comment j’ai perdu la raison, et mon clavier

Diablo 3 est un online RPG. Y jouer requiert une connexion Internet continue. C’est marqué un peu partout en police 1. Du coup, personne n’y fait trop attention. Surtout pas moi d’ailleurs. Mais la réalité se charge de me le rappeler la nuit de la mise à disposition du jeu ; les login servers sont saturés, le jeu est indisponible, ah non c’est bon, ah non attends aaahh si ah bah non, erreur 37, l’arlésienne de la connexion infructueuse aux serveurs commence, je peste, je rage, je raconte n’importe quoi, j’invoque des dieux oubliés, je bois pour oublier, j’oublie que je bois, et je m’endors raide mort à 7h du mat’ sur le paquet de Chips goût crevettes / kebab après avoir passé la nuit à essayer d’accéder au produit de Blizzard. J’ai déjà passé des nuits tristes, mais celle-là, sans arriver sur le podium, le frôle de peu.

Le lendemain, tout allait mieux

Ou presque. Avec une gueule de bois inhérente aux spiritueux écossais bon marché et des crampes dignes d’un Camel Trophy à dos d’autruche, je me remets en selle après avoir passé un moment salvateur à la selle. Erreur 37, erreur 37, err-oula non attends ça connecte ! « CA CONNECTE ! » dis-je à la dame qui présente la météo à la télé, qui pour toute réponse me gratifie d’un profond dédain en annonçant du soleil pour le prochain weekend. Je turbo-clique de partout, fin excité, la cinématique d’intro se fait la malle, j’arrive à l’écran de création de personnage, pause. Je choisis une sorcière, ça a l’air d’envoyer la sauce de loin, ça me correspond tout à fait. La première cinématique se lance, ça parle de prophétie, d’Apocalypse, c’est vraiment très très bien réalisé, ça me met sur les fesses tellement c’est bien fait et amené. Niveau cinématiques, le jeu place la barre très haut. Voyons voir le reste.

JH CH. R.COURCIS CLAVIER PR. AVNCER. DNS. SA VIE.

Comment bouge-t-on son personnage dans ce foutu jeu ? Je n’arrive pas à bouger ma sorcière, même en cliqu-ah bah si elle bouge quand on clique par terre. Ah, elle bouge encore en cliquant. Après 1 heure passée sur les forums à slalomer entre la misère humaine et les puérils appels au boycott, j’apprends que la Terre entière maudit l’erreur 37 et que le gameplay est principalement à la souris, avec des raccourcis clavier pour les skills. J’ai instantanément un flash-back de l’année 1998 en apprenant ça, puis je décide de surmonter ce fossile du gameplay et cette année pénible au niveau vestimentaire pour voir ce que le jeu propose. Après tout, c’est dans les vieilles soupes qu’on fait les meilleurs pots.

Mon Dieu mais c’est un Gauntlet

Diablo 3 est un dungeon crawler, un hack’n slash, un genre de jeu que j’exècre presque plus que les simulateurs agricoles et les jeux de golf. Je n’aime pas ces jeux où la rejouabilité devient un sacerdoce, où la compétition devient une loterie de longue haleine. La réalisation des premières heures de jeu est impeccable, la direction artistique est bien menée, le jeu est fluide quand on n’a pas des mystérieuses pointes de latence. On sent le blockbuster qui va se vendre par charrettes entières. Mais c’est compliqué de juger un jeu dont on hait littéralement le genre, c’est comme demander à une fille de faire un papier sur le dernier Formula One. Je vais donc laisser de côté le jeu en lui-même, et parler du produit, parce qu’il y a beaucoup à dire sur ça.

C’est un scandale

« Il y aura toujours dans la foule un crétin qui, sous prétexte qu‘il ne comprend pas, décrétera qu‘il n’y a rien à comprendre. » Cette citation de Doc Gynéco tombe très bien pour Diablo 3. Dès le jour de la sortie, on a vu fleurir sur le Net des critiques absolument immondes sur le jeu. « Jeu pas fini », « impossibilité d’y jouer », « ça lag sans cesse », la plupart des critiques se concentrant sur la qualité du produit, et même pas sur le jeu en lui-même. On parle de Blizzard, pas de Tyrael. On parle des serveurs, pas des objets. Et vous savez quoi ? Ces gens ont raison. Les fameux DRM, ces moyens qui sont censés empêcher la copie et le piratage, ont pris ces dernières années des formes différentes : jeu au nombre d’installations limitées, création d’un compte Internet, etc. Blizzard, dans sa recherche d’optimisation des ventes, a décidé d’appliquer le DRM ultime : la connexion Internet obligatoire et permanente. Et c’est écrit partout, sur la boîte du jeu, dans les conditions d’utilisation, vous êtes prévenus que ce jeu nécessite une connexion permanente, si vous l’achetez en connaissance de cause et que vous râlez après, faut pas venir vous plaindre, vous étiez prévenus.

Oui mais non

Le problème dans ce raisonnement, c’est que la connexion Internet, même si c’est un prérequis indispensable dans le cas de Diablo 3, est un moyen, pas une finalité. Quand j’achète une voiture, je sais que je vais avoir besoin d’essence pour rouler, et je sais où en trouver. À aucun moment on va me vendre une voiture dans un pays n’ayant pas d’essence. Le problème dans le cas de Diablo 3, c’est que le jeu vous impose d’avoir un service qu’il n’est pas capable de fournir, et je parle de la connexion Internet continue. Depuis 2 semaines, le jeu est victime de review bombing, accumulant les mauvais commentaires concernant les serveurs et la qualité générale du produit. Que penser d’un studio qui en 2012 impose le DRM absolu mais n’est pas capable de fournir le service en retour ?

Et le jeu dans tout ça ?

Diablo 3 est un bon jeu. La réalisation est soignée, du moins pour les premiers actes en mode normal. Le gameplay, même daté, reste d’une certaine manière efficace. La partie vidéo et son est aux petits oignons, et l’histoire est grotesque mais c’est un jeu Blizzard, donc le lore est toujours à prendre avec une pincée de sel. Là où Blizzard échoue, c’est à la qualité de service exigée par le DRM : le jeu est régulièrement inaccessible, souffre de freezes, lags, bugs exploitables en tous genres, un comble pour un produit publié par un des plus gros acteurs du marché qui en plus possède une expérience décisive en termes de lancement de jeu online. Après, il faut relativiser : sur Internet, la moindre déception est un scandale international, et le plus petit contretemps est un outrage sans limites. Mais quand on lit les « excuses » de Blizzard qui justifie les problèmes de connexion à cause de la popularité du jeu, on a l’impression d’être pris pour des idiots. Du coup on est bien embêtés quand quelqu’un demande notre avis sur Diablo 3. « C’est un bon jeu mais un mauvais produit ». Cette phrase n’a aucun sens, mais le but était de vous faire lire tout l’article jusqu’à la fin. C’est plutôt bien joué, non ? Comme quoi on peut marquer n’importe quoi sur un produit pour prévenir le consommateur, celui-ci découvrira toujours qu’il en est tout autrement à la fin. Bonne nuit et bonne chance.

Professeur Hengel DefwinSpécialiste en psychologie comportementale et féru de maquettes en poisson cru à ses heures perdues, le Professeur Hengel Defwin vous livre régulièrement ses fines analyses, quand il n’est pas ivre mort en train d’insulter des chats.

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