Sam Bridges reprend son sac pour une aventure par-delà les océans. Kojima repousse les limites de la PS5, mais le cœur du voyageur est-il toujours là ?
Une odyssée narrative entre génie et égarement
On ne va pas se mentir, aborder une suite de Death Stranding, c’est un peu comme s’attaquer à un monolithe de la science-fiction moderne : on sait qu’on va en ressortir transformé, ou au moins avec un sacré mal de crâne. Ce deuxième opus, sous-titré On The Beach, nous propulse loin des paysages islandais des anciens États-Unis pour nous faire découvrir les territoires de « Drawbridge ». L’histoire, toujours centrée sur un Sam Bridges dont les traits marqués par l’âge témoignent du poids de ses livraisons passées, gagne ici une dimension bien plus globale et, paradoxalement, plus intime. Le retour de Fragile, désormais à la tête d’une organisation structurée opérant depuis le Magellan, apporte une dynamique de groupe qui manquait au premier volet. On n’est plus seul face à l’immensité ; on fait partie d’un équipage, d’une famille de fortune qui tente de reconnecter un monde dont les fondations mêmes semblent s’effriter. Kojima s’appuie sur une mise en scène encore plus cinématographique, où chaque plan est un tableau, exploitant les performances de Norman Reedus et Léa Seydoux avec une justesse émotionnelle qui frise parfois la perfection. Cependant, ce virage narratif s’accompagne d’un surréalisme débridé, symbolisé par cette marionnette vivante accrochée à notre ceinture, qui apporte un humour méta parfois en décalage complet avec la mélancolie pesante que l’on avait tant aimée auparavant.
C’est d’ailleurs là que le bât va blesser pour certains : cette suite semble parfois vouloir trop en faire, quitte à briser le cœur de ceux qui cherchaient la pureté éthérée du premier voyage. La direction artistique, bien que toujours sublime, s’aventure sur des terrains beaucoup plus baroques, voire franchement grand-guignolesques. L’antagoniste principal, incarné par un Troy Baker en roue libre totale, transforme certaines séquences en véritables opéras rock où la guitare électrique remplace les fusils d’assaut. Ce décalage tonal est audacieux, c’est indéniable, mais il risque de laisser sur le carreau les joueurs qui appréciaient le côté « mystère silencieux » de la licence. On navigue entre des moments de pure poésie visuelle, où la Plage se dévoile sous des angles oniriques inédits, et des délires visuels qui confinent au kitsch assumé. Kojima Productions n’a clairement eu aucune barrière créative, ce qui donne naissance à des situations d’une étrangeté absolue, mais cette absence de filtre rend le récit parfois difficile à suivre, voire artificiellement complexe. On sent une volonté farouche de surprendre à chaque seconde, mais à force de vouloir tout déconstruire, le jeu perd parfois de vue cette connexion émotionnelle simple qui faisait la force du premier épisode, transformant l’aventure en un spectacle fascinant mais par moments un peu froid.
Malgré ces réserves sur la cohérence du ton, il est impossible de ne pas souligner la richesse thématique qui infuse chaque dialogue. Le jeu pose des questions cruciales sur la nécessité réelle de la connexion : faut-il vraiment lier tout le monde au réseau, même si cela signifie réveiller des forces qui auraient dû rester enfouies ? Cette réflexion sur l’impérialisme technologique et la mémoire collective est d’une actualité brûlante. Les nouveaux environnements, des déserts de sable rouge aux zones urbaines dévastées par des inondations catastrophiques, ne sont pas de simples décors ; ils sont le reflet d’une terre qui rejette ses occupants. La narration environnementale atteint ici un sommet, chaque ruine et chaque formation géologique racontant l’échec des civilisations précédentes. On se surprend à passer des heures à lire les documents optionnels pour comprendre les tenants et aboutissants de cette « Plage » qui semble désormais vouloir engloutir la réalité. C’est dense, exigeant, et cela demande un investissement total du joueur. Mais pour ceux qui accepteront de se plonger dans ce maelström d’idées, l’expérience est d’une générosité rare, offrant des pistes de réflexion que peu de blockbusters osent effleurer aujourd’hui, prouvant que Kojima reste un auteur à part entière dans l’industrie.
Une boucle de gameplay transfigurée par les éléments
Passons au cœur de la bête : le gameplay de livraison qui a fait couler tant d’encre. Death Stranding 2 ne se contente pas de recycler la formule, il l’approfondit en y injectant une dose massive d’imprévisibilité. Le système de déplacement, pilier central de l’expérience, est désormais soumis à des catastrophes naturelles en temps réel qui modifient radicalement la topographie. On peut entamer une livraison sous un soleil de plomb et se retrouver bloqué par un glissement de terrain massif ou une montée des eaux subite qui nous force à revoir totalement notre itinéraire. Cette dynamique rend la planification des trajets beaucoup plus organique et moins routinière que par le passé. Le Magellan, en tant que hub mobile, change également la donne en nous permettant de choisir nos points d’insertion sur la carte, offrant une flexibilité stratégique bienvenue. On gère son équipement avec une précision chirurgicale, car le moindre kilo superflu peut devenir un handicap mortel face à des courants d’eau violents ou des pentes devenues instables. C’est un jeu de patience, de lecture du terrain et de respect pour la nature, où la satisfaction ne vient pas de la destruction d’un ennemi, mais de la maîtrise d’un environnement hostile.
Les phases de combat, souvent critiquées pour leur mollesse dans le premier volet, ont bénéficié d’un soin tout particulier. Sam est désormais bien plus agile, capable de mouvements de corps-à-corps plus dynamiques et d’une utilisation plus intelligente de son arsenal. L’introduction de gadgets technologiques avancés, comme des pièges environnementaux ou des outils de verticalité accrus, permet d’aborder les affrontements avec une créativité renouvelée. On n’est plus simplement en train de fuir les Échoués ou les pilleurs ; on peut désormais anticiper leurs mouvements, poser des embuscades ou utiliser le terrain déformé à notre avantage. Les combats de boss, quant à eux, sont devenus des moments de bravoure visuelle et ludique, mêlant mécaniques de déplacement et action pure avec une fluidité surprenante. Pour autant, le jeu n’oublie pas ses racines : la violence reste souvent une solution de dernier recours, lourde de conséquences. Cette dualité entre la fragilité du porteur et la puissance technologique de Drawbridge crée une tension constante qui maintient le joueur en alerte. On sent que les retours de la communauté ont été entendus, offrant une expérience plus équilibrée qui sait alterner entre contemplation solitaire et pics d’adrénaline intenses.
Cependant, cette complexification s’accompagne d’une lourdeur d’interface qui pourra en décourager plus d’un. La gestion des menus, bien que visuellement soignée, reste un labyrinthe d’onglets et de sous-menus où l’on passe parfois trop de temps pour de simples ajustements d’équipement. Le poids de la cargaison et son influence sur l’inertie de Sam sont toujours aussi réalistes, ce qui est une force pour l’immersion mais une faiblesse pour le pur plaisir de jeu immédiat. Les phases de micro-gestion peuvent devenir pesantes lors de sessions prolongées, surtout quand on doit jongler avec les besoins de la marionnette ou l’entretien du matériel. De plus, malgré l’amélioration des combats, Sam conserve une certaine rigidité dans ses déplacements qui peut s’avérer frustrante lors de phases de plate-forme un peu plus exigeantes. On sent que le jeu est assis entre deux chaises : la simulation pure et dure et le jeu d’aventure épique. Cette hybridation, si elle fait le sel de la licence, crée inévitablement des frottements. Le rythme est volontairement lent, parfois même léthargique, ce qui est un parti pris courageux mais qui demande une abnégation que tout le monde n’est pas prêt à fournir, surtout sur une durée de vie qui dépasse allègrement les soixante heures.
La claque technologique qu’on attendait tous
Sur le plan technique, on change de dimension. Death Stranding 2: On The Beach est, sans aucune contestation possible, le nouveau standard de ce que la PS5 peut produire de plus beau. Le moteur Decima fait des merveilles absolues, offrant des textures d’une finesse que l’on n’avait jamais vue auparavant sur console. Les visages des personnages, capturés avec une précision millimétrée, parviennent à franchir la fameuse « vallée de l’étrange » : on voit chaque pore de la peau, chaque micro-expression, chaque larme avec une clarté désarmante. Mais c’est surtout la gestion de la lumière et de la météo qui laisse pantois. Les effets de particules lors des tempêtes, la réfraction de la lumière sur les zones inondées ou les reflets sur les armures de Drawbridge sont d’une fidélité à couper le souffle. On se surprend souvent à s’arrêter au sommet d’une crête juste pour admirer un panorama qui semble sortir tout droit d’une photographie de National Geographic. Que ce soit en mode fidélité pour profiter d’un rendu 4K impeccable ou en mode performance pour une fluidité à 60 images par seconde sans la moindre faille, le jeu est une vitrine technologique exemplaire qui justifie chaque centime investi dans le hardware de Sony.
Le travail sonore est tout aussi impressionnant et participe activement à cette immersion totale. Kojima a toujours eu une oreille particulière pour le sound design, et ce titre ne fait pas exception. Le bruitage est d’une richesse organique incroyable : le craquement des roches sous les pas, le sifflement oppressant des zones chargées en chiralium, ou encore les murmures inquiétants des Échoués qui semblent vous entourer grâce à l’audio 3D. La bande originale est une fois de plus magistrale, mélangeant des morceaux de groupes indépendants triés sur le volet avec des compositions orchestrales épiques qui soulignent les moments de tension. Les musiques se déclenchent toujours avec un sens du timing parfait, transformant une simple marche de dix minutes en un moment de grâce absolue. La marionnette, avec ses bruits de cliquetis mécaniques et sa voix si particulière, ajoute une couche sonore intrigante qui renforce le côté unique de l’univers. C’est une expérience sensorielle globale où chaque son a une utilité, que ce soit pour vous prévenir d’un danger imminent ou pour renforcer le sentiment de solitude au milieu d’un désert infini. Le soin apporté à la spatialisation sonore est tel qu’on peut littéralement jouer à l’oreille dans certaines séquences.
Enfin, un mot sur la DualSense, car le jeu en fait l’usage le plus poussé à ce jour. On ressent absolument tout : la résistance de la boue sous les bottes, la vibration subtile du Magellan au loin, le poids de la cargaison qui tire sur les gâchettes adaptatives lorsque Sam perd l’équilibre. C’est un prolongement direct du corps du personnage entre nos mains. Même le haut-parleur de la manette est utilisé de manière intelligente, diffusant des sons d’ambiance ou les remarques sarcastiques de notre compagnon inanimé. Cette attention maniaque aux détails technologiques est la marque de fabrique de Kojima Productions. On sent que chaque fonctionnalité de la console a été pensée comme un outil narratif supplémentaire. Certes, certains pourront trouver cela gadget, mais mis bout à bout, ces éléments créent une immersion qu’aucun autre titre n’est capable d’offrir actuellement. On ne joue pas à Death Stranding 2, on le vit avec ses mains, ses yeux et ses oreilles. C’est une œuvre d’art totale, une démonstration de force qui prouve que quand la technique est mise au service d’une vision artistique sans compromis, le résultat est tout simplement hors du commun, malgré les quelques aspérités d’un concept qui reste, par définition, clivant.
Un voyage unique, pour le meilleur comme pour le pire
Death Stranding 2: On The Beach est une expérience massive, déroutante et visuellement époustouflante qui ne laissera personne indifférent. Kojima livre ici une suite qui ose tout, quitte à bousculer les fondations de son propre univers avec une audace parfois déconcertante. Techniquement irréprochable et ludiquement enrichi par des mécaniques environnementales brillantes, le jeu souffre néanmoins de quelques longueurs et d’un ton parfois trop baroque qui pourrait égarer les fans de la première heure. C’est un voyage unique, une œuvre d’auteur monumentale qui prouve que le jeu vidéo peut encore être une terre d’expérimentation totale. Indispensable pour les curieux.
Ce qu’on a aimé :
- Une claque graphique qui redéfinit les standards de la PS5 et du moteur Decima.
- Les catastrophes naturelles en temps réel qui transforment radicalement le gameplay de livraison.
- Le Magellan, un hub mobile qui apporte une dimension stratégique et narrative bienvenue.
- Une mise en scène hollywoodienne portée par des performances d’acteurs exceptionnelles.
- L’immersion sensorielle parfaite grâce à l’audio 3D et une utilisation poussée de la DualSense.
- Le système de combat plus dynamique et l’ajout de gadgets créatifs.
- Une direction artistique audacieuse qui explore de nouveaux biomes variés et magnifiques.
Ce qu’on n’a pas aimé :
- Un ton parfois trop excentrique ou « grand-guignol » qui peut casser l’immersion mélancolique.
- La gestion des menus et de l’inventaire qui reste lourde et chronophage.
- Quelques longueurs scénaristiques et un rythme qui demande une patience à toute épreuve.
- Sam conserve une certaine inertie qui rend les phases de précision parfois frustrantes.
- Une complexité narrative qui frise parfois l’abscons, risquant de laisser certains joueurs sur le côté.
WarLegend.net a bénéficié d’une copie presse fournie par l’éditeur de ce jeu.
Death Stranding 2: On The Beach est disponible sur PS5.








